Soirée Max-Pol Fouchet avec Adeline Baldacchino

Une soirée chez Marc Meneau, retour d’expérience d’Adeline Baldacchino

Par / 18 Juin 2014 / 0 Commentaire
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C’est avec un grand plaisir que nous avions reçu Adeline Baldacchino à l’Espérance, pour partager ensemble notre passion de Max-Pol Fouchet.

Elle était venue à nous en mars dernier par l’entremise amicale de Marianne Fouchet. Cette dernière lui avait ouvert les portes du bureau de son père, sans savoir qu’Adeline en tirerait un jour un aussi beau livre que son « Max-Pol Fouchet, le feu la flamme ».

Max-Pol Fouchet à l'honneur chez Marc Meneau

Fascinée par ce grand artiste depuis l’âge de 16 ans, Adeline Baldacchino a su nous inviter par ce récit à voyager dans l’œuvre de Max-Pol Fouchet, en brossant un portrait atypique et touchant.

De retour à Vézelay le 23 mai, nous l’avions retrouvée avec joie pour une nouvelle soirée autour de Max-Pol Fouchet, à l’Espérance, avec les membres de l’Association des Amis de Marc Meneau et Marianne Fouchet.

Max-Pol Fouchet, à l'honneur chez Marc Meneau

Et c’est elle maintenant qui nous fait le plus beau des cadeaux, en nous offrant son récit de cette première soirée passée avec parmi nous.

Merci Adeline pour vos mots, si doux.

Adeline Baldacchino à une soirée chez Marc Meneau

 

Une soirée chez Marc Meneau

-en remerciement-

« L’art de manger, c’est l’art in fine. Ethique et esthétique confondues, la diététique devient science de la subjectivité. Elle montre qu’il peut y avoir une science du particulier comme rampe d’accès à l’universel. La nourriture comme argument perforateur du réel. »

Michel Onfray, Le ventre des philosophes.

Max-Pol Fouchet mène à tout, c’est incontestable, et peut-être Marc Meneau lui-même ne me contredirait-il pas. Un soir de mars, c’étaient les prémices du printemps aux pieds de la colline vézelienne, une étrange douceur imbibait le fond de l’air que j’attendais plus rugueux.

On ne vient pas à Saint-Père tout à fait par hasard. Je n’y cherchais ni révélation ni confirmation. J’avais certes entendu parler de la cuisine de Marc Meneau, de son restaurant L’espérance, j’avais même croisé quelquefois le personnage, toujours un peu désarçonnée par la carrure, le regard vaguement tragique, le franc-parler bourru cachant mal une tendresse violente. Il me faisait l’effet d’un hédoniste désespéré, d’un grand vivant traversé de fulgurances toujours insatisfaites, insuffisantes, et qui cherche encore, au seuil du secret, l’intime variation, la subtile évidence harmonique, ce goût même de la vie qui ne manquerait plus, qui serait là, saturée de présence, dévorante et sublimée, tout entière enclose dans l’instant de grâce de la dégustation.

J’en avais donc entendu parler, je l’avais croisé, mais je n’avais pas encore goûté. J’étais là au nom même de ce hasard objectif qui nous emporte toujours vers la rencontre la plus improbable et, parfois, la plus belle. J’étais là au nom de l’amitié, de la littérature, de l’envie passionnée de vivre encore un peu.

Max-Pol Fouchet, Normand de Saint-Vaast-la-Hougue, né en 1913, Algérois d’adoption, compagnon d’adolescence de Camus, fondateur d’une des plus grandes revues de poésie de la Résistance, homme de télévision, voyageur et gourmand, poète et amant, romancier de la révolte impossible et désirable, humaniste lucide et passeur impénitent, Max-Pol Fouchet avait aimé ce lieu, cet homme et cette cuisine.

Quant à moi, je n’avais pas connu Max-Pol dans le monde réel où la chair et les rêves peuvent parfois coïncider, mais je l’avais poursuivi dans les limbes de l’Histoire. J’avais écrit Le feu la flamme, quelque chose qui ne ressemblait pas tout à fait à une biographie, pas tout à fait à un poème d’amour, une sorte de palimpseste sans cesse recommencé, de manuscrit qu’on gratte et qu’on réécrit, d’enquête à tâtons sur le désir d’œuvre, sur l’écart entre ce que le cœur désire et ce qu’il obtient, sur la braise, au sens où Max-Pol l’entendait : « la poésie écrite est ce qui reste de la poésie vécue, un peu comme la braise est ce qui reste de la flamme ».

Et j’étais là, au pied de Vézelay où Max-Pol Fouchet avait aimé écrire, respirer, travailler dans la plus grande solitude, j’étais là grâce à sa fille Marianne, qui m’avait ouvert les portes d’un royaume enfoui, donné les clefs d’un bureau, puis laissé rêver devant la pierre nue, la veste encore posée sur une chaise, la mallette noire, les lunettes d’écaille, la machine à écrire qui ne servirait plus, l’appareil photo qui avait capturé tant d’instants magiques. J’aimais passer des instants seule dans cette pièce de vie et de mort, reconnaître l’étreinte curieuse de la mémoire, quêter la trace, le souvenir dissous des corpuscules qui brillaient dans la lumière du Morvan, songer à l’absence – car c’était aussi le lieu des derniers instants, des vaisseaux qui larguent les amarres dans un cerveau noyé de sang, le lieu d’un corps qui se défait.

Surtout, si je revenais quelquefois dans la maison de l’Argenterie, c’était pour le sourire éclatant de sa fille, sa délicieuse capacité à jouir des instants et de la bonne chère, à parler de fraises et d’huîtres avec l’enthousiasme d’une petite fille éblouie, sa passion communicative pour la terre, les salades et la couleur du ciel qui parle aux maraîchers. Ce soir-là, Marianne, justement, avait voulu que l’amitié nous emmène jusqu’à L’Espérance. J’y allais, faut-il l’avouer, en pensant à autre chose, plus fatiguée qu’indifférente, curieuse comme toujours, mais pas entièrement présente, sceptique un peu quant au pouvoir illuminant de l’expérience. Peut-être est-ce ainsi qu’il faut y aller, sans tout à fait savoir, sans tout attendre – mais encore ouvert aux possibles étonnements de la grande enfance qui veille en nous.

Les choses avaient bien commencé, dans le salon pourpre fait pour les douces conversations de l’amitié, entre les livres d’art et le feu de cheminée. Le temps d’un apéritif, de quelques douceurs impertinentes – les fameux crom’exquis fondant juste avant le coup de dents fatal, les palourdes fumées sur leur bois de genévrier -, on pouvait se prendre à considérer autrement le passage des heures, des minutes et des secondes. L’insupportable impatience d’exister, un instant adoucie, trouvait un miracle autour duquel rôder.

Je pensais à Max-Pol, je pensais à Bachelard, à la poésie et au feu, je pensais à des êtres aimés, je ne parlais pas beaucoup, j’écoutais un peu, il faisait seulement bon devenir. Espace émerveillé de l’attente sans les craquements de fer du désir. Jeux de l’ombre et de l’incarnation, mêlées dans la pure insubordination de l’instant retenu ; le goût s’annonce, se transforme, s’inscrit sur les papilles alertes, s’évade par des couloirs étroits, laisse une empreinte évasive, il est déjà passé, dépassé, déformé, plus furtif qu’une caresse, plus indéfinissable. Des lèvres léchées disent l’étonnement, parfois de petits gémissements satisfaits.

Nous passâmes à table, encore plus joueuses, désormais alertées, attentives. Elle le savait mais je ne m’en étais pas douté : il se passait bien quelque chose là-bas, dans les cuisines. Des athanors, une alchimie, des sucs et des fluides en circulation, des vapeurs mystérieuses, un devenir-magie de tout ce qui se mange. Pour la première fois, je levai un sourcil intéressé, considérai la carte avec attention et me dis qu’il y avait sans doute là transmutation plus essentielle que je ne l’avais imaginé. Qu’il n’était pas seulement question de légumes sculptés, de dressages esthétiques, de cuissons parfaites, mais aussi d’émotions froissées, de douceur impénitente, de tension figée, de collisions physiologiques.

Les plats vinrent, les plats furent. Il était question de canard, de truffe, de caviar, de pomme de terre toute nue, frissonnante, de maquereau, de navet, de pigeon, d’oursins, d’épinards, de Saint-Jacques, de cébettes, de moelle, de homard, de pommes, de crème et de mangues. Nous goûtions sans discontinuer. J’avais oublié la sobre poésie des noms inscrits au menu. Ne m’inquiétait plus que la chaude poétique de leur sensation. J’aime les vérités sensorielles, la puissance doucement communiquée du monde à la chair, les émotions qui imbibent un morceau de réel, et faire buvard, et n’être plus que cette peau peuplée de terminaisons nerveuses, cette langue avide, cette bouche humide palpant la matière des choses, tout entière engloutie dans son plaisir. Je le sus, je le sentis, je le vérifiai.

Je me disais que Max- Pol ne s’était pas trompé en s’intéressant au début des années 70 à ce jeune homme alors inconnu, qui venait de reprendre le café-épicerie de sa mère, et qui faisait la cuisine pour séduire Françoise, fille de restaurateur bourguignon, tout cela bien avant les étoiles au Michelin, la reconnaissance, la consécration, les tours du monde. Il était là, Marc Meneau, qui passait de temps en temps entre les tables, se demandant si l’amour suffisait, déjà certain de devoir tout changer bientôt, n’écoutant que d’une oreille distraite les exclamations de jouissance, les congratulations répétitives. Il laissait la place à Françoise, frêle et douée d’ubiquité, resurgissait un peu plus tard pour s’assurer que la salle survivait aux délices, repartait, un grand chien noir sur les talons.

A mesure que s’installait la volupté, je renonçais aux interprétations et aux théories. Le corps commençait à suffire, l’animal admettait l’émerveillement. Marianne comprenait un peu mieux que moi ce qui se passait, parlait qualité des produits, justesse des saisons, techniques culinaires, mariage de textures, contrastes de saveurs. Elle m’expliquait la tuile aux amandes posée sur une tuile de la basilique. Me racontait la nature de la virgule miroitante, de la ponctuation coulante, des amers et des acides. Elle lisait mieux que moi les cartes marines. Je m’étais seulement embarquée, j’évoluais au gré des flots et de l’étoile polaire, sans sextant ni baromètre. Les mots n’avaient plus beaucoup de consistance. Ils rejoignaient les fantômes taiseux, les mirages au désert quand l’eau seule manque et qu’il vaut mieux fermer les yeux. La parole ne disait pas grand-chose des vagues profondes, du grand mouvement des abysses et des entrailles. Le corps venait de gagner.

Pourtant, le paradoxe d’écrire encore pour mieux vivre, quand il faudrait vivre simplement de mieux sentir, je n’y échapperais pas plus que Max-Pol Fouchet tentant de formuler des évidences secrètes, pas plus qu’une hirondelle au matin dansant autour du chaton de saule, comme si son vol pouvait expliquer le printemps. Ce n’est pas parce que frôler des prodiges à coups d’ailes et de mots n’a jamais rien résolu du mystère heureux d’exister qu’il faut cesser de voler dans les branches de la beauté ou d’écrire sur les arcanes du plaisir. En quittant le restaurant, j’avais des mots à la bouche comme on a des fleurs au bout des doigts, par les plus longues nuits de l’amour.

Nous sommes sorties. Dans l’obscurité, la basilique illuminée se détachait sur la colline. Mais la chair avait vaincu la pierre, et je savais que les meilleurs livres sont encore ceux qui mènent où tout se perd, se crée, se transforme ; où tout se mange, se goûte et nous devient – là-bas, du côté des alambics où s’inventent à petit feu les intensités, L’espérance réalisée.

Max-Pol Fouchet, vraiment, mène à tout, c’est indéniable, et quelque chose me dit que Marc Meneau, entouré de ses cornues, de ses recettes et des livres anciens qu’il aime à compulser ne me contredirait pas…

Adeline Baldacchino,

8 mars 2014